L’année 2020 marque le début de l’emprise de François Grosdidier sur la ville de Metz. Avec la vidéosurveillance, la sécurité, la communication municipale, la représentation des femmes, la place des minorités, la religion ou encore la politique culturelle, il dessine insidieusement une certaine vision de la ville. Une ville surveillée, mise en scène, attachée à l’ordre et à la tradition. Les habitants ont vraiment signé pour ça ?

21 septembre 2026


Metz Surveillé ?

Le maire de notre charmante ville, François Grosdidier, avait annoncé sur instagram l’installation de plus de 1 000 caméras avant mars 2026. Parti de 130 caméras en 2020, le dispositif en comptait déjà 550 fin 2024. À cela s’ajoutent un centre de supervision urbain, une police municipale renforcée, une brigade canine et différents dispositifs de sécurisation des transports. Même les contrôleurs du réseau Le Met peuvent désormais être accompagnés par les forces de l’ordre dans le cadre du dispositif mis en place par la préfecture.

Et parce qu’il faut bien penser à tout le monde, la ville propose également des dispositifs spécifiques pour les femmes : 115 places de stationnement équipées de caméras permettant de surveiller le trajet entre la voiture et les sorties, ainsi que des porte-clés d’alerte.

Sur ses réseaux sociaux, la municipalité présente cette multiplication des dispositifs comme une réponse à l’insécurité. François Grosdidier affirme même que leur développement démontre chaque jour leur « pertinence » et leur « efficacité ».

Mais d’où sort cette efficacité ?

La Ville met en avant dans Metz Magazine une hausse de 64 % des interventions de la police municipale entre 2019 et 2024. Sauf qu’une hausse des interventions ne signifie pas nécessairement une baisse de la délinquance. Elle peut aussi simplement traduire une présence policière plus importante. Même problème pour les caméras : voir davantage ne signifie pas nécessairement empêcher davantage.

En 2020, Metz comptait 130 caméras. Fin 2024, elles étaient 550, avec encore 1,9 million d’euros prévus en 2025 pour poursuivre leur déploiement. Dans le même temps, la police municipale est passée à 117 agents en 2024, avec 124 agents prévus en 2025 et un budget prévisionnel de 10,1 millions d’euros, contre 9,3 millions en 2023

Les moyens consacrés à la surveillance et la police augmentent, mais le reste ?


La prévention, l’accompagnement des victimes, les associations, la jeunesse, les services sociaux, l’éducation, la lutte contre les violences avant qu’elles ne surviennent ?
La question n’est donc plus de savoir si Metz est davantage surveillée : c’est un fait.
La question est de savoir ce que cette surveillance produit, ce qu’elle coûte, et surtout si une ville davantage surveillée est réellement une ville plus sûre.

Pour protéger qui ?

Question légitime, puisque plusieurs événements récents racontent une autre histoire de Metz. Une ville où il devient intéressant de se demander qui peut occuper l’espace public sans être inquiété.

Le 5 avril 2023, Bilal Hassani devait se produire à Saint-Pierre-aux-Nonnains. Quelques jours avant le concert, des groupes catholiques traditionalistes et identitaires se mobilisent contre sa venue, dénonçant notamment une « profanation ». Des menaces visant l’artiste et le public sont rapportées, jusqu’à ce que la production décide d’annuler le concert, ne pouvant plus garantir leur sécurité. François Grosdidier déplore alors l’annulation et affirme avoir demandé à la police municipale de mobiliser « tous ses moyens » pour protéger l’artiste et le public, dénonçant le « fanatisme » et « l’obscurantisme ». Bilal Hassani, lui, reste officiellement le bienvenu à Metz. Très bien. La municipalité protège l’artiste menacé.

Mais que se passe-t-il lorsque les personnes concernées sont des habitants de Metz ?

Le 2 juin 2026, Noahm, 19 ans, meurt des suites d’une agression survenue quelques jours plus tôt. Selon les témoignages recueillis par Mediapart, il aurait été pris à partie alors qu’il rentrait d’une soirée avec des amis, avant d’être violemment agressé et insulté en raison de son apparence et de son homosexualité. Deux hommes sont mis en examen pour tentative d’homicide volontaire aggravée. Dans un premier temps, la justice ne retient pas de motivation homophobe, avant que le parquet n’élargisse finalement l’enquête à cette piste.

À Metz, plusieurs centaines de personnes se rassemblent pour rendre hommage à Noahm et dénoncer les violences LGBTphobes. François Grosdidier réagit en mettant notamment en avant la vidéoprotection, qui aurait permis aux forces de l’ordre d’intervenir rapidement et d’identifier les suspects. Il rappelle également sa volonté de lutter contre toutes les formes d’intolérance. Une récupération qui n’a pas plu à tout le monde comme on peut le lire dans un article de Révolution permanente.

Mais retrouver les auteurs après une agression, est-ce la même chose que prévenir l’agression ? Une ville plus sûre, mais sûre pour qui ?

Car pendant que la mairie multiplie les caméras, les policiers et les dispositifs de sécurité, certaines personnes peuvent encore avoir peur de simplement être elles-mêmes dans l’espace public. Et, à côté des discours officiels, il reste ce que l’on peut observer dans les rues : des tags, des autocollants, des affiches et des inscriptions nationalistes ou néonazis.

Personnalisation du pouvoir

La ville de Metz aime regarder ses habitants, mais elle aime aussi se regarder elle-même. La politique municipale passe par les caméras de surveillance ou « vidéoprotection », mais aussi par les caméras tout court. Et sous les caméras un visage revient assez souvent, celui du maire.
Metz Magazine, distribué tous les deux mois dans chaque boîte aux lettres, propose une rubrique “Dites-nous, Monsieur le Maire”, une rubrique dédiée à François Grosdidier, dans laquelle il répond aux questions du magazine, et raconte sa vision de la ville.


C’est la même chose sur le site de la ville : à chaque inauguration, nouvel équipement, véhicule de police, événement culturel, ou projet municipal, le même visage au premier plan : François Grosdidier.
On pourrait se dire qu’il communique sur la ville, il l’a fait vivre, ce sont de simples informations municipales, c’est très bien. Mais se poser au-devant de la scène et raconter ce qu’est la ville, ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle sera, nous interroge sur la manière de faire, la ville devrait vraiment être incarné par une personnalité ?

Cette personnalisation n’est pas qu’institutionnelle. Sur TikTok et Instagram, le maire dispose de ses comptes et met en scène ses actions, ses mesures, ses déplacements, et les événements qui touchent la ville. Jusqu’à la mort de Noahm qui a servi au maire à mettre en avant la vidéoprotection et l’action de la police.

La municipalité informe-t-elle les Messins ou bien construit-elle sa communication politique ?

Protection et controle de la femme

On a d’un côté des parkings réservés aux femmes, des portes-clés d’alerte en cas d’agression, des centaines de caméras, une multiplication des discours sur la sécurité, qui construit un récit de ce qu’est une femme vulnérable, de la manière et de l’endroit ou elle doit être protégée. De l’autre, il y a la Reine de la Mirabelle, officiellement présentée comme une “ambassadrice” de la ville, représentant Metz pendant un an lors d’inaugurations, manifestations culturelles et sportives, donc la femme qui représente la ville choisie dans un concours de beauté.

À côté de ça, les collectifs féministes sont arbitrairement condamnés à payer des amendes qui ne correspondent à aucun montant inscrit dans le règlement de la ville, comme le révèle Mediapart, où une militante du collectif La grenade se retrouve à devoir payer 1520 euros pour des affiches féministes collées au sein de la ville.

Au-delà de ça, des visuels sont publiés par la municipalité pour promouvoir la Reine de la Mirabelle, notamment dans le visuel pour les terres de Jim. Les candidates sont mises en scène croquant dans des carottes et une baguette avec des expressions appuyées. Une représentation qui pose question surtout lorsqu’elle intervient dans le cadre d’un concours où de jeunes femmes sont choisies pour représenter la ville.
Et lorsque cette communication est questionnée sur ses réseaux sociaux, la réponse de la ville est : “Un problème par rapport à ?”

C’est justement la question. Le concours a souvent fait débat, il a été critiqué par la députée Charlotte Leduc, qui dénonce une représentation jugée sexiste des femmes.

Quelle politique féministe pour la ville : protéger les femmes ou transformer leur environnement pour qu’elles soient davantage surveillées ?

La culture comme une vitrine

La question du traitement de la culture à Metz est intéressante et assez révélatrice. Cela fait quelque temps déjà que l’État prend des décisions qui fragilisent ce secteur. Les intermittents du spectacle ont du mal à trouver une activité, sont moins rémunérés, les festivals et événements reçoivent moins de financements. Le secteur tout entier est fragilisé si bien que pour beaucoup d’artistes, il est difficile d’envisager l’avenir. En même temps, certaines pratiques culturelles et festives alternatives font l’objet d’un encadrement et d’un durcissement des réponses pénales. Les débats autour des free parties et des rave-parties en sont un exemple, en 2025, une proposition de loi visait notamment à renforcer leur pénalisation. Comme le dit Le Monde, pour une partie de la jeunesse, ces rassemblements sont des espaces festifs accessibles en dehors des lieux culturels traditionnels, sans avoir à payer une place dans un bar ou une sortie. Ce qui laisse le choix à la population de toujours moins se retrouver ou de toujours payer pour pouvoir maintenir des contacts, faire des sorties.

En 2025, le ministère de la Culture donne des chiffres plutôt alarmants, sur 1 503 festivals, 79 % des festivals interrogés déclarent avoir rencontré des difficultés en 2025, les difficultés financières arrivant en tête pour près d’un tiers d’entre eux. Surtout, 39 % déclarent une baisse des subventions départementales et 36 % une baisse des subventions régionales. Selon l’Observatoire des politiques culturelles, près de la moitié des régions, départements et communes avaient réduit leur budget culturel entre 2024 et 2025. Les baisses annoncées étaient particulièrement importantes pour les festivals et le spectacle vivant.

Un contexte dans lequel il est intéressant de savoir non pas si Metz dépense de l’argent pour la culture, mais de savoir où il va, et quelle vision de la culture il permet de construire.

À Metz, certains événements continuent d’être correctement soutenus. En 2025, la Ville prévoyait par exemple 190 000 euros pour Le Livre à Metz, 160 000 euros pour Passages Transfestival et 45 000 euros pour Hop Hop Hop.

Et parmi les événements mis en avant par la municipalité, on ne peut pas oublier Constellations. Un festival gratuit, international, qui mêle art urbain et art numérique, Constellations est devenu l’un des plus grands événements culturels de la ville. En 2026, pour sa dixième édition, la municipalité annonce 13 œuvres et 27 artistes, dont 14 artistes régionaux et locaux.
On ne peut pas vraiment reprocher à la ville de faire vivre un festival culturel gratuit, mais Constellations raconte aussi quelque chose. Quelque chose sur la politique culturelle de la ville.
Depuis plusieurs années, on voit le festival reproduire les mêmes procédés, moins d’œuvres, une moins grande diversité d’artistes, un discours politique absent, de l’art purement visuel, photographiable, voire même à la gloire de l’IA générative dans certaines expositions. Nous ne dénigrons pas le travail des artistes mobilisés dans le cadre du festival, seulement, il est naturel de constater que derrière cette succession d’installations spectaculaires et photogéniques, la proposition artistique semble se standardiser. Là où l’art peut questionner, déranger, prendre position ou simplement proposer autre chose qu’une belle image à publier sur Instagram, Constellations semble privilégier ce qui se regarde facilement, se partage rapidement et participe immédiatement à l’image de marque de la ville. L’art laisse sa place à un décor urbain.

Un virage à droite

Historiquement loin d’être une ville à gauche de l’échiquier politique, et ce malgré une parenthèse socialiste, Metz bascule progressivement à la droite de la droite. Le changement de politique du nouveau maire élu depuis 2020 y est peut-être pour quelque chose.


Nous n’allons pas revenir sur les multiples condamnations et poursuites judiciaires de notre maire préféré. En fait, nous avons envie de le faire quand même. On va y refaire un petit tour juste pour rappeler les bases puisque son air simplet et innocent à fait perdre la mémoire à beaucoup de personnes. Dans l’ordre nous avons une condamnation pour prise illégale d’intérêt entre 2009 et 2011, lorsqu’il présidait l’association Valeur Écologie. Un sénateur ne peut pas choisir de donner une subvention à l’association qu’il préside car il a un intérêt personnel qui interfère avec sa mission de service public.

Nous avons également une affaire de détournement de fonds publics toujours en cours, remontant à la période où celui-ci était maire de Woippy entre 2010 et 2016. Il est accusé d’avoir rémunéré illégalement certains collaborateurs en gonflant le nombre d’habitants de la ville.

Plus récemment une plainte a été ouverte par l’association anticorruption AC pour soupçon de favoritisme et prise illégale d’intérêt concernant le déploiement de sa nouvelle ligne de bus à hydrogène ou plus précisément la société H2 Metz censée fournir cet hydrogène décarboné.

En 2012, une polémique se répand avec la découverte d’enregistrements et de conversations téléphoniques. Un sénateur porte plainte contre François Grosdidier pour avoir créé un complot d’ordre sexuel contre lui.

Selon l’enquête de StreetPress, il entretient depuis plusieurs décennies des relations politiques étroites avec le Maroc et défend publiquement les positions marocaines sur le Sahara occidental. Depuis son élection à la mairie de Metz, cette proximité s’est traduite par une coopération avec Laâyoune et par des déplacements officiels au Sahara occidental
Pourquoi une ville française comme Metz choisirait-elle de développer une coopération avec Laâyoune, alors que le statut du Sahara occidental au cœur d’un conflit diplomatique ?

Nous rajoutons qu’avant son mandat de maire, François Grosdidier s’était déclaré favorable au mariage pour les couples de même sexe, mais opposé à leur accès à l’adoption, à la PMA et à la GPA.
Tout ça, c’est pour les bases, maintenant revenons à ses idées du présent. Le maire s’est opposé à la gratuité des repas à la cantine même pour les familles les plus modestes face à Charlotte Leduc.

Il a les mêmes discours sécuritaires et paranoïas que l’extrême droite concernant la sécurité et le contrôle.

Il a une grande proximité avec l’église chrétienne au point de débourser un demi million pour la venue du pape qu’il appelle “sa sainteté” (même si le statut de l’Alsace Moselle est particulier sur cette question de la laïcité)

Lorant Deutsch est devenu une égérie de Metz. Ces ouvrages ont été épinglés par des historiens pour des erreurs factuelles, sa vision trop royaliste et sa nostalgie pour l’Ancien Régime, sa vision trop idéalisée des monarchies, et son regard négatif de la Révolution française. Il est accusé de véhiculer un roman national traditionaliste, conservateur et catholique, au détriment d’une analyse historique scientifique et nuancée.

À travers cet article, on parvient à se faire une certaine image de ce que devient Metz à travers le prisme de la politique menée par son maire, François Grosdidier. Les caméras se multiplient, la sécurité occupe une place centrale dans le discours municipal, les femmes sont présentées à la fois comme des personnes à protéger et comme des représentantes de la ville, où la communication municipale prend une place toujours plus importante et où la culture semble davantage valorisée lorsqu’elle participe au rayonnement et à l’attractivité de Metz que lorsqu’elle vient interroger ses habitants.
À cela, s’ajoutent les prises de position du maire sur les questions de genre et de société, sa proximité revendiquée avec certaines institutions religieuses, son rapport particulièrement présent à l’image de la ville et, plus largement, une conception de Metz où l’ordre, la sécurité, la tradition et l’attractivité occupent une place importante.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut évidemment être discuté. Une caméra n’est pas une idéologie. Un festival n’est pas une politique culturelle à lui seul. Une Reine de la Mirabelle n’est pas la preuve d’une politique sexiste. Et une prise de position du maire ne résume pas à elle seule une ville de près de 120 000 habitants.
Mais c’est cette accumulation qui nous intéresse.
Derrière ces décisions, ces campagnes de communication, ces dispositifs de sécurité et ces événements se dessine une certaine vision de la ville : une ville sûre, surveillée, attractive, traditionnelle et soigneusement mise en scène.
Alors, Metz est-elle réellement en train de « basculer à droite » ? La réponse dépend évidemment de ce que l’on entend par là. Mais si la politique municipale ne suffit pas à définir à elle seule l’orientation politique de toute une ville, elle permet au moins d’observer les valeurs que la municipalité choisit de mettre en avant.
Et peut-être que la question la plus intéressante n’est finalement pas de savoir si Metz est devenue une ville de droite.
C’est de se demander quelle ville nous sommes en train de construire.
Une ville où l’on surveille davantage, où l’on communique davantage, où l’on protège davantage — mais où l’on devrait aussi pouvoir contester, créer, se retrouver, se représenter soi-même et occuper l’espace public sans avoir à correspondre à l’image que l’on veut donner de nous.
Parce qu’une ville ne se résume pas à ce qu’elle montre dans ses magazines, ses vidéos ou ses publications Instagram.
Elle se mesure aussi à la place qu’elle laisse à celles et ceux qui ne rentrent pas dans le cadre.